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25/11/2008

Journées Gracq : Raphaël Sorin balance sur le monde de l’édition

Gracq5.jpgJ’ai assisté à de passionnants débats lors des premières Journées  Gracq à Saint-Florent-le-Vieil qui  se sont déroulées ce week-end autour du thème de « la cuisine littéraire ». Cuisine littéraire , c’est le cas de le dire lorsqu’a été abordé les prix littéraires. C’est encore pire que ce que je pensais. Tout est magouilles. Ainsi fut évoqué l’attribution du Prix Goncourt à Jean Rouaud contre toute attente suite à des manoeuvres contre Philippe Labro qui aurait dû l'obtenir pour des raisons qui n'étaient pas seulement littéraires.

Tout avait pourtant commencé tranquillement avec les propos insipides de la part du représentant des éditions Gallimard, Jean-Marie Laclavetine, à propos des manuscrits envoyés par la poste. Raphaël Sorin particulièrement brillant et en très grande forme ce dimanche après-midi préférant  la vérité déplaisante, s’est écrié « maintenant passons à la réalité (...)le comité de lecture est un alibi qui permet d'éliminer un manuscrit(...) , on publie un livre  parce que c’est la copine de machin(...) Chez Grasset , on n’a pas publié des manuscrits arrivés par la poste » . Ainsi sur les livres de Daniel Picouly : «  Il y a eu un énorme travail dessus (...)il a fallu un "quasi nègre"(...). Il a pu publier son premier roman grâce à Pennac. »

 

Raphaël Sorin regrettait l’époque où régnait une plus grande liberté dans le monde des lettres ; il  a évoqué comment  Fauvet  a recruté cette plume savoureuse qu’est Gabriel Matzneff pour Le Monde alors que maintenant il est  interdit partout.  (Son dernier livre Gabriel Matzneff Vous avez dit métèque ? est d’une qualité exceptionnelle et personne n’en parle.)

Pierre Assouline afin de s ‘éloigner du problème de la censure  a insinué que tenir ces propos  « C’était mieux avant » était réactionnaire. Assouline a l’air sympathique mais certains  sujets  ne doivent   pas être abordés avec lui. Lors de ce deuxième débat de cet après-midi consacré à la nouvelle critique ce  fut l’occasion de parler de l’Internet et j’ai ainsi pu découvrir le blog littéraire  d’Anne - Sophie Demouchy: La Lettrine. Quelques personnes étaient particulièrement remontés contre l’Internet, mais comme le suggérait Pierre Assouline, il faut y aller voir : « C’est comme dans une poubelle, on y trouve le pire comme le meilleur ». Ce n’est sans doute pas cette remarque qui fera changer l’avis de ces réfractaires à l’Internet !

Tous les participants étaient convaincu que des critiques de qualité peuvent aussi se trouver sur l’Internet. Moi aussi ! Dans  quelques petites revues (plus ou moins confidentielles ) sur papier peuvent  aussi se dénicher de très bonnes critiques qui nous permettent de découvrir de passionnants écrivains.

18:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

18/11/2008

Etranges sabotages SNCF

20081113autonomesinsideok.jpgSuite à l’affaire des sabotages des lignes SNCF on a pu lire dans les médias que les dix auteurs présumés seraient  membres d'un groupe d'ultra-gauche, et que l’un des théoriciens du groupe serait l’un des fondateurs de la revue  Tiqqun sous-titré "Organe conscient du parti Imaginaire "  Il se trouve que je possède les deux numéros de cette excellente revue. A les lire, cette prose serait plutôt proche des situationnistes même si le 2° numéro était beaucoup plus politique (celui-ci était sous-titré "Organe de liaison du parti Imaginaire ")  c'est sans doute cela qui a  étonné les journalistes peu habitués à ce genre de littérature. Thibault ISABEL  créateur du bulletin gratuit de réflexion mensuel Anaximandre (le dernier numéro  est une réflexion sur le statut de l’écriture, de l’érudition et de la pensée dans le monde moderne), me disait dans un de ces e-mails qu’il exprimait publiquement toute sa «  sympathie aux animateurs de la revue Tiqqun et du « Comité invisible ». Quoi qu’ils aient fait, et quelle qu’ait pu être la légitimité ou la pertinence de leurs actions, je tiens à rendre hommage à leur courage, leur intégrité et la rigueur qu’ils manifestent dans la mise en pratique de leurs idées. Le jour où tous les « délinquants » et les « terroristes » de la terre s’exprimeront dans une langue aussi sophistiquée que la leur, et développeront une pensée aussi subtile et élaborée, je suis persuadé que la civilisation humaine aura accompli un grand bond en avant… »

 

Cette revue osait citer Bloy ,Valéry, Jünger, Goethe, Arendt, et tant d’autres qui ont toute mon affection, elle prônait une critique radicale de cette société et percevait que « la distraction sous toutes ses formes deviendrait absolument vitale pour maintenir l’ordre social » Elle s’en prenait à ces pseudos rebelles et ont d’ailleurs «  rendu publique la première critique honnête Bourdivine ».

 

Jean-Yves Camus sur Rue 89 lui avait ressenti « Des textes aux relents d'extrême droite ». Il utilise une méthode très usité pour discréditer un mouvement ou une personne :  l’affubler du terme d’extrême droite.

Il avait repéré dans le passage suivant tiré du «  "L’Insurrection qui vient" un « "retour aux racines", voire "la terre et les morts", thèmes chers à l'écrivain d'extrême droite Maurice Barrès. »

 

Et de qui sont ils, les enfants de cette époque, de la télé ou de leurs parents ? La vérité, c’est que nous avons été arrachés en masse à toute appartenance, que nous ne sommes plus de nulle part, et qu’il résulte de cela, en même temps qu’une inédite disposition au tourisme, une indéniable souffrance. Notre histoire est celle des colonisations, des migrations, des guerres, des exils, de la destruction de tous les enracinements.

C’est l’histoire de tout ce qui a fait de nous des étrangers dans ce monde, des invités dans

notre propre famille. Nous avons été expropriés de notre langue par l’enseignement, de nos chansons par la variété, de nos chairs par la pornographie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le salariat.

 

 

Ce livre commence ainsi :

Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus. À ceux qui voudraient absolument espérer, il dérobe tout appui. Ceux qui prétendent détenir des solutions sont démentis dans l’heure. C’est une chose entendue que tout ne peut aller que de mal en pis. « Le futur n’a plus d’avenir » est la sagesse d’une époque qui en est arrivée, sous ses airs d’extrême normalité, au niveau de conscience des premiers punks.

La sphère de la représentation politique se clôt. De gauche à droite, c’est le même néant qui prend des poses de cador ou des airs de vierge, les mêmes têtes de gondole qui échangent leurs discours d’après les dernières trouvailles du service communication. Ceux qui votent encore donnent l’impression de n’avoir plus d’autre intention que de faire sauter les urnes à force de voter en pure protestation.

On commence à deviner que c’est en fait contre le vote lui-même que l’on continue de voter. Rien de ce qui se présente n’est, de loin, à la hauteur de la situation. Dans son silence même, la population semble infiniment plus adulte que tous les pantins qui se chamaillent pour la gouverner. N’importe quel « chibani » de Belleville est plus sage dans ses paroles qu’aucun de nos soi-disant dirigeants dans toutes leurs déclarations. Le couvercle de la marmite sociale se referme à triple cran tandis qu’à l’intérieur la pression ne cesse de monter. Parti d’Argentine, le spectre du Que se vayan todos ! commence à sérieusement hanter les têtes dirigeantes.

(...)L’impasse du présent, partout perceptible, est partout déniée. Jamais tant de psychologues, de sociologues et de littérateurs ne s’y seront employés, chacun dans son jargon spécial où la conclusion est spécialement manquante. Il suffit d’entendre les chants de l’époque, les bluettes de la « nouvelle chanson française » où la petite bourgeoisie dissèque ses états d’âme et les déclarations de guerre de la mafia d’Evry, pour savoir qu’une coexistence cessera bientôt, qu’une décision est proche. 

Ce texte est signé d’un nom de collectif imaginaire. Ses rédacteurs n’en sont pas les auteurs. Ils se sont contentés de mettre un peu d’ordre dans les lieux communs de l’époque, dans ce qui se murmure aux tables des bars, derrière la porte close des chambres à coucher. Ils n’ont fait que fixer les vérités nécessaires, celles dont le refoulement universel remplit les hôpitaux psychiatriques et les regards de peine. Ils se sont faits les scribes de la situation. C’est le privilège des circonstances radicales que la justesse y mène en bonne logique à la révolution. Il suffit de dire ce que l’on a sous les yeux et de ne pas éluder la conclusion.

Continuons avec d’autres extraits

(...) Qu’on ne nous parle plus de « la ville » et de « la campagne», et moins encore de leur antique opposition.

Ce qui s’étend autour de nous n’y ressemble ni de près ni de loin : c’est une nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés : la métropole.

Il y a bien eu la ville antique, la ville médiévale ou la ville moderne; il n’y a pas de ville métropolitaine.

La métropole veut la synthèse de tout le territoire. Tout y cohabite, pas tant géographiquement

que par le maillage de ses réseaux.

C’est justement parce qu’elle achève de disparaître que la ville est maintenant fétichisée, comme Histoire. Les manufactures lilloises deviennent des salles de spectacle, le centre bétonné du Havre est patrimoine de l’Unesco. À Pékin, les hutongs qui entourent la Cité interdite sont détruites, et l’on en reconstruit de fausses, un peu plus loin, à l’attention des curieux. À Troyes, on colle des façades à colombage sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n’est pas sans évoquer lesoutiques style victorien de Disneyland Paris. Les centres historiques, longtemps sièges de la sédition, trouvent sagement leur place dans l’organigramme de la métropole. Ils y sont dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire. Ils sont les îlots de la féerie marchande, que l’on maintient par la foire et l’esthétique, par la force aussi. La mièvrerie étouffante des marchés de Noël se paye par toujours plus de vigiles et de patrouilles de municipaux. Le contrôle s’intègre à merveille au paysage de la marchandise, montrant à qui veut bien la voir sa face autoritaire. L’époque est au mélange, mélange de musiquettes, de matraques

télescopiques et de barbe à papa. Ce que ça suppose de surveillance policière, l’enchantement !

Ce goût de l’authentique-entre-guillemet, et du contrôle qui va avec, accompagne la petite bourgeoisie dans sa colonisation des quartiers populaires.

Poussée hors des hypercentres, elle vient chercher là une « vie de quartier » que jamais elle ne trouverait parmi les maisons Phénix. Et en chassant les pauvres, les voitures et les immigrés, en faisant place nette, en extirpant les microbes, elle pulvérise cela même qu’elle était venue chercher.

Sur une affiche municipale, un agent de nettoyage tend la main à un gardien de la paix ; un slogan : «Montauban, ville propre ».

 

(...)L’écologie, c’est la découverte de l’année. Depuis trente ans, qu’on laissait ça aux Verts, qu’on en riait grassement le dimanche, pour prendre l’air concerné le lundi. Et voilà qu’elle nous rattrape.

Qu’elle envahit les ondes comme un tube en été, parce qu’il fait vingt degrés en décembre.

Un quart des espèces de poissons a disparu des océans. Le reste n’en a plus pour longtemps.

Alerte de grippe aviaire: on promet d’abattre au vol les oiseaux migrateurs, par centaines de milliers.

Le taux de mercure dans le lait maternel est de dix fois supérieur au taux autorisé dans celui des vaches. Et ces lèvres qui gonflent quand je croque dans la pomme – elle venait pourtant du marché.

Les gestes les plus simples sont devenus toxiques. On meurt à trente-cinq ans « d’une longue maladie » que l’on gérera comme on a géré tout le reste. Il aurait fallu tirer les conclusions avant qu’elle ne nous mène là, au pavillon B du centre de soins palliatifs.

Il faut l’avouer : toute cette « catastrophe », dont on nous entretient si bruyamment, ne nous touche pas.(...)

 

L’Occident, aujourd’hui, c’est un GI qui fonce sur Falloudja à bord d’un char Abraham M1 en écoutant du hard rock à plein tube. C’est un touriste perdu au milieu des plaines de la Mongolie, moqué de tous et qui serre sa Carte Bleue comme son unique planche de salut. C’est un manager qui ne jure que par le jeu de go. C’est une jeune fille  qui cherche son bonheur parmi les fringues, les mecs et les crèmes hydratantes. C’est un militant suisse des droits de l’homme qui se rend aux quatre coins de la planète, solidaire de toutes les révoltes pourvu qu’elles soient défaites. C’est un Espagnol qui se fout pas mal de la liberté politique depuis qu’on lui a garanti la liberté sexuelle. C’est un amateur d’art qui offre à l’admiration médusée, et comme dernière expression de génie moderne, un siècle d’artistes qui, du surréalisme à l’actionisme viennois, rivalisent du crachat le mieux ajusté à la face de la civilisation. C’est enfin un cybernéticien qui a trouvé dans le bouddhisme une théorie réaliste de la conscience et un physicien des particules qui est allé chercher dans la métaphysique hindouiste l’inspiration de ses dernières trouvailles.

(...)Il n’y a pas de « choc des civilisations ». Ce qu’il y a, c’est une civilisation en état de mort clinique, sur laquelle on déploie tout un appareillage de survie artificielle, et qui répand dans l’atmosphère planétaire une pestilence caractéristique. À ce point, il n’y a pas une seule de ses « valeurs » à quoi elle arrive encore à croire en quelque façon, et toute affirmation lui fait l’effet d’un acte d’impudence, d’une provocation qu’il convient de dépecer, de déconstruire, et de ramener à l’état de doute.

L’impérialisme occidental, aujourd’hui, c’est celui du relativisme, du c’est ton « point de vue », c’est le petit regard en coin ou la protestation blessée contre tout ce qui est assez bête, assez primitif ou assez suffisant pour croire encore à quelque chose, pour affirmer quoi que ce soit. C’est ce dogmatisme du questionnement qui cligne d’un oeil complice dans toute l’intelligentsia universitaire et littéraire. Aucune critique n’est trop radicale parmi les intelligences postmodernistes, tant qu’elle enveloppe un néant de certitude. Le scandale, il y a un siècle, résidait dans toute négation un peu tapageuse, elle réside aujourd’hui dans toute affirmation qui ne tremble pas. (...)

Bien entendu, l’impérialisme du relatif trouve dans n’importe quel dogmatisme vide, dans n’importe quel marxisme-léninisme, n’importe quel salafisme, dans n’importe quel néo-nazisme, un adversaire à sa mesure : quelqu’un qui, comme les Occidentaux, confond affirmation et provocation. (...)

18:16 Publié dans Livre, médias, | Lien permanent | Commentaires (9)

16/11/2008

Gabriel Matzneff Vous avez dit métèque ?

Matzneff.jpgVous avez dit métèque ? un titre qui fait référence à l’obsession des origines de presque tous les médias français de droite comme de gauche comme lors de l'élection de Nicolas Sarkozy et du décès du cardinal Jean-Marie Lustiger. D’origine russe, il ne peut qu’être exaspéré par les crispations identitaires. Dans sa préface il s’indigne aussi  que les critiques littéraires ne s’intéressent qu’aux scènes d’amour  et non à la dimension spirituelle de ses livres. C’est étrange car c’est plutôt grâce à son oeuvre que je me suis intéressé à l’orthodoxie. Dans ce livre, les pages sur la religion, sur la spiritualité ou plutôt sur cette « dimension divine et sacrée de l’existence »  sont de toute beauté.

Si Dieu n’existe pas, tant pis pour lui. Même si rien de ce qu’enseigne l’Eglise ne s’avérait, je ne regretterais pas d’avoir crié « Christ est ressuscité ! » dans la nuit de Pâques, d’avoir donné le triple baiser de Pâques à mes  jolies voisines. La religion est un des éléments politique de mon existence, j’en aime la folie, j’en aime la sensualité, et même si elle n’était en définitive qu’une illusion, qu’un magique passe-temps, elle me donne tant de plaisir que j’aurais eu raison de vivre comme je vis. 

Il a réuni dans ce gros volume à la fois quelques textes inédits et des articles déjà publiés allant de Combat au Monde, en passant par la Nation française, le Figaro Magazine,  l’Idiot international...

On remarque que ses dernières chroniques ont été publiés uniquement sur son site http.www.matzneff.com . Elles n’ont malheureusement pu être publié dans une revue pourtant, elles sont d’une grande acuité, d’une rare liberté. Je crois que jamais aucune époque n’a écarté aussi vigoureusement l’exception, l’esprit libre. L'ensemble constitue un recueil riche grâce à la variété des sujets abordés : religion, littérature, politique. Ces textes politiques n'ont d'ailleurs pas tous été écrits récemment, loin de là, et pourtant ils ne sont pas démodés.

J’aime particulièrement ces textes consacrés à des écrivains qu’il me fait découvrir ou redécouvrir comme Drieu la Rochelle, Mauriac, Nimier, Berdiaeff, Byron, Boutang, Montherlant  ...

 

Ce qui constitue la richesse de ces textes, c’est son esprit anti-conformiste, son originalité et aussi la qualité de son  écriture, presque classique, d’une limpidité, d’une musicalité extraordinaire.  

 

Vous avez dit métèque ? de Gabriel Matzneff  La Table ronde, 416 pages, 21,50 €.

09:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

08/11/2008

Audio Abourayan " Pas de paix sans justice"

A propos de l'élection de Barack Obama : une voix dissonante, étant entendu que je ne le suis pas quant à ses propos sur l'islam .

La république des humoristes par Jean Robin

Nous avons progressivement changé d’ère, sans nous en être rendus compte. Les médias, les politiques, la science, tout change de plus en plus vite. Mais un changement n’a pas fait la une ces derniers temps, alors qu’il est symptomatique d’un changement profond de notre démocratie totalitaire. Ce changement c’est celui qui voit le déclin des publicitaires, et la montée en puissance des humoristes. Lorsque j’écrivais mon livre sur la télévision publique[1], en 2005-2006, je constatais que le pouvoir télévisuel était dans les mains des publicitaires, à commencer par Thierry Ardisson et Jean-Luc Delarue, deux anciens publicitaires alors au sommet de leur gloire. Puis ils furent remplacés tous deux, l’un partant sur une chaîne cryptée, l’autre passant à un horaire plus confidentiel. Et Ardisson fut remplacé par un humoriste, qu’il avait lui-même formé et produit, à savoir Laurent Ruquier. Tout un symbole que ce changement-là.

En effet on se demandait déjà comment un publicitaire pouvait interviewer des écrivains, des hommes politiques ou encore des scientifiques. Et on avait vu le résultat catastrophique que cela donnait. Mais en passant la main à l’humoriste, on descendait encore d’un cran, là où il n’y en avait apparemment plus. Pourtant, Ruquier est loin d’être l’exception, il est la règle : Philippe Val, Bruno Gaccio, Dieudonné, Christophe Alévêque, Guy Bedos, Jean-Marie Bigard, pour ne nommer que ceux qui défraient le plus la chronique, sont autant de « comiques » à qui les médias ont donné une légitimité pour parler de politique, qu’elle soit nationale ou internationale.

On nous dira qu’ils marchent dans les pas de Coluche, qui s‘était présenté à l’élection présidentielle de 1981 et dont un (mauvais) film récent retrace le parcours. Mais la nouveauté vient du fait qu’à l’époque Coluche était considéré comme l’exception, alors qu’il représente aujourd’hui la règle. Quand le discours dominant passe du politique à l’humour politique, il y a de quoi s’inquiéter, car rien n’est pire que l’humour qui se prend au sérieux. Parole politique décrédibilisée, voire délégitimée, cohabite désormais avec la parole people ultra-médiatisée, donc ultra-légitimée. Le fond n’importe plus, seul compte la forme.

Pourquoi accorder tant d’importance aux déclarations politiques d’humoristes ? La responsabilité des médias est une fois de plus écrasante dans cette fuite en avant vers le néant politique. Confiez une émission à Ruquier, et étonnez-vous par la suite qu’il annonce à tort la mort d’un présentateur de la même chaîne[2], ou qu’il laisse un autre humoriste[3] déblatérer les inepties qu’il a entendues sur Internet à propos du 11 septembre. Il n’y a pas à s’étonner, tout cela est dans la logique des choses. De même qu’il est dans la logique des choses que Ségolène Royal soit photographiée en compagnie de Bruno Gaccio, fondateur et animateur historique des Guignols de l’info, et que leur relation semble plus que platonique. Ségolène Royal ayant terminé à quelques voies de la Présidence de la République, et espérant bien remettre ça, imaginez-vous, en 2012, Bruno Gaccio comme future 1ère dame de France ! Nous n’en sommes pas si loin que cela finalement.

Notre société d’ultra-consommation a besoin de cette union sacrée entre le sérieux et l’humour, entre la réflexion et le bon mot, entre le roi et son bouffon. Auparavant, les hommes politiques étaient leurs propres bouffons : un De Gaulle faisait montre en privé d’un humour ravageur, fin, et fort à propos. A un quidam qui lui présentait son épouse en proclamant « Voici ma femme, mon général. C’est une vraie gaulliste », il répondit, désabusé, « La mienne, cela dépend des jours ». Un Sarkozy ou une Ségolène Royal en sont totalement incapables, sauf quand ils font des gaffes. Or ce manque de légèreté est devenu criminel dans notre société de loisirs, et tout comme Ardisson (l’homme en noir qui n’a pas d’humour) était toujours accompagné d’un humoriste (Ruquier d’abord, Baffie ensuite), les politiques ne peuvent plus se passer de leurs humoristes-people.

Voyez Jean-Marie Bigard accompagner Nicolas Sarkozy, Président de la République Française faut-il le rappeler, pour rencontrer sa sainteté le Pape en personne, et lui baiser la main solennellement ! D’habitude le mot « baiser » a une toute autre connotation dans la bouche du souverain humoriste… Mais voilà, lui a rempli le Stade de France, ce dont Sarkozy est totalement incapable. Vous trouvez cela excessif, que notre Président emmène en voyage officiel et donc aux frais du contribuable un des hommes les plus vulgaires de France ? Regardez un peu dans le marc de café, et projetez-vous 10 ans, peut-être même 5 ans seulement dans l’avenir, en suivant la campagne électorale américaine.

C’est bien connu, ce qui arrive aux USA une année se produit en Europe quelques années plus tard. Ils avaient 70 chaînes de télé en 1975, nous en avons eu autant trente ans plus tard. Ils étaient 20% d’obèses en 1995, nous sommes en passe d’en avoir autant chez nous. Et par conséquent quand nous voyons les deux principaux candidats à la présidence américaine prononcer un discours à vocation humoristique[4], ou bien s’auto-parodier dans des émissions à grande écoute[5], vous pouvez être certains que cela va bientôt débarquer en France. Il deviendra même sans doute choquant qu’un homme ou une femme politique qui prétendra aux plus hautes responsabilités chez nous ne participe pas à ce genre de manifestations grotesques, car cela démontrera le manque d’auto-dérision des candidats en question. Il faut bien reconnaître que cela fait partie des qualités cardinales d’un Président de la République.

Dès lors comment prendre encore au sérieux la parole publique ? Avoir une parole est-elle une expression qui fait sens ? Le bon mot ne vaut-il pas déjà mieux que le mot vrai ? Nos médias, qui nous ont habitué depuis bien des années aux petites phrases, seront-ils un jour en mesure de revenir en arrière, de revenir au fond des choses ? Difficile à croire, vu que les politiques ont déjà pris le pli et construisent désormais leurs discours sur quelques petites phrases dont ils savent qu’elles resteront, et pas le reste du discours.

Pas étonnant que les humoristes aient le beau rôle dans cette histoire : leur métier consiste à produire des bons mots, quel qu’en soit le sens. Et poussée par les médias, l’opinion publique a tôt fait de conférer à ces humoristes l’importance de personnalités appartenant à l’élite de la nation. Bigard sur le 11 septembre : scandaleux ! Dieudonné sur Israël : monstrueux ! Philippe Val publie les caricatures de Mahomet : formidable !

Qui sait que Philippe Val, avant de devenir directeur de Charlie Hebdo, était un chansonnier, qui a arrêté ses études à 17 ans ? Celui qui est souvent invité plusieurs fois par semaine dans les plus grands médias hexagonaux, pour parler de politique, n’a même pas son bac ! Mais il se prononce sur tous types de sujets, de l’islamisme à la liberté d’expression en passant par la laïcité et le libéralisme. Et jamais son authentique métier, sa réelle formation, sa seule légitimité, humoriste, n’est rappelé dans les portraits tous plus laudateurs les uns que les autres qui sont faits de lui. Au contraire, on le laisse déblatérer ses idées reçues et ses obsessions (notamment sur les islamistes et les antisémites qui sont partout) et jamais on ne remet en cause sa légitimité pour parler de ces choses.

Parce que l’humoriste a désormais tous les droits, y compris celui d’être le roi dont les politiques sont devenus les bouffons. Mieux vaut en rire.

 

 



[1] Ils ont tué la télé publique, editions du journalisme continu, avril 2006

[2] Pascal Sevran en l’occurrence

[3] Jean-Marie Bigard en l’occurrence

[4] Le fameux dîner Al Smith

[5] Notamment au Saturday Night Live, ou au DailyShow de John Stewart

 

 

Jean Robin est fondateur des éditions Tatamis qui viennent de sortir 2 nouveaux livres.

Theodore J. Kaczynski “L’effondrement du système technologique”

Théodore Kaczinski surnommé "Unabomber", est emprisonné à perpétuité dans le Coloradopour avoir envoyé durant 18 ans plusieurs  colis piégés à des professeurs d'universités et à des informaticiens, blessant et causant la mort de plusieurs personnes qu'il jugeait responsables d'une évolution technologique destructrice pour l'humanité et la nature.

Il est aussi connu pour avoir réussi  à  faire publier son manifeste dans d’importants quotidiens américains et ce en échange de l'arrêt de ses attentats.

Ce manifeste a déjà été traduit et publié en France, hélas trop hâtivement comportant de nombreuses erreurs allant parfois jusqu’au contresens.

Il était donc nécessaire de réaliser une nouvelle traduction de  cet important texte. C’est ce que les  éditons Xenia ont réalisé en accord avec l’auteur lui-même, en l’enrichissant d’interview de celui -ci, de correspondances et d’autres textes parus dans diverses revues.

C’est une critique sans appel des principales tares de notre civilisation désenchantée que Théodore Kaczinski nous expose à travers un texte extrêmement dense et  néanmoins claire. Il n’épargne rien ni personne et surtout pas les gauchistes et même la gauche dans son ensemble car selon lui tous ces mouvements constituent « la principale ligne de défense de la société technologique contre la révolution ». Les  gauchistes ne font que développer et insuffler à la société le sentiment d'infériorité ( dévalorisation , haine de soi, haine de l’Occident, culpabilité, bassesse, lâcheté , paresse, etc.). Ils prétendent combattre les défauts des autres mais lorsque ces mêmes défauts se retrouvent dans leur propre camp, ils les excusent. D’ailleurs « les gauchistes des pays occidentaux ont rarement critiqué l’URSS avant l’effondrement du communisme.»

C’est bien sûr une critique radicale de l’extrême gauche , de tous ces activistes qui « parviennent à entretenir l’illusion qu’ils se rebellent contre le système » alors qu’ils « font seulement le boulot du système et il le font à leur place ». Le système leur procure « une liste de griefs standarts et stéréotypés  contre lesquels ils peuvent  se révolter : le racisme, l’homo phobie, la condition féminine, la misère.. »

 Unabomber précise que ces remarques sur le gauchisme proviennent des observations de la gauche américaine et ne peuvent peut-être pas s’appliquer à la gauche européenne. S’il savait qu’en France c’est encore pire !

Une des principales maladies de la société moderne est la sursocialisation, qui oblige à penser et agir comme la société l'exige. « La société actuelle s’efforce de nous socialiser à un degré jamais atteint par les sociétés précédentes » On nous explique ce que  nous devons manger, comment éduquer nos enfants, comment se comporter dans toutes les situations. Les hommes subissent dés le plus jeune age un tel bombardement intensif de bonne conscience qu’ils perdent leur défense immunitaire lors d’agressions de toutes sortes. Tout sentiment d’agressivité doit être rejeté . Mais hélas ce sentiment arrive un jour ou l’autre et cela provoque en lui une sensation de culpabilité, une démotivation, une dépréciation  de soi qui peut le faire  basculer à tout moment dans l’insatisfaction de soi, dans l'ennui dans la déprime.

Il donne sa propre analyse des problèmes sociaux sans tous les tabous qui accompagnent les sociologues , par exemple sur la démocratie : « La démocratie réclame une population disciplinée et docile » Dans certains pays cela ne marche pas où la discipline sociale fait défaut comme en Afrique et dans les pays arabes.

Analyse aussi intéressante sur la religion notamment chrétienne à propos de la tolérance qui est l’opposé d’une forte croyance lumineuse ; cela ne peut qu’entraîner un affaiblissement de la foi religieuse.

Il souligne la dégradation des rapports sociaux qu’il attribue à la société   technologique. Seuls les anciennes cultures pouvaient assurer des relations satisfaisantes entre les personnes. « Dans une certaine mesure, la décomposition des valeurs traditionnelles entraîne la dissolution des liens qui unissent les petits groupes humains » Cette dégradation est accentué par la  décomposition des petites communautés naturelles comme la famille et par le développement du nomadisme. De ce fait  nos relations et de nos comportements envers autrui sont régentés par un lacis de lois et de règlements qui se multiplient sans cesse. Unabomber est avant tout un écologiste radical. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Unabomber a mis en acte ses idées en vivant en presque autarcie dans sa  cabane du Montana.

Ainsi tous les maux de la crise moderne proviennent de l’évolution de la société technologique, la seule solution ne  consiste pas à la réformer mais à l’abattre complètement. S’il est bien sûr difficile de le suivre dans cette voie radicale, Unabomber  mérite l’attention car il propose une réflexion tonifiante sur les dangers de la société technologique.

unabomberez9.jpgL’effondrement du système technologique, les écrits complets de Theodore J. Kaczynski, éditions Xenia

Voir aussi http://www.unabomberbook.com/

 

01/11/2008

Les possédés :Soral, Nabe, Costes, James

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Les Possédés aura lieu le dimanche 23 novembre au Théâtre de la Main d’Or
(Paris) à 17 heures

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